Chefurka, stade 5: Chercher la troisième voie.

Par Charles AIVAR

Par ces temps difficiles et incertains, pour ne pas dire insensés et mortifères, il est tentant d’affronter la profusion toxique et la confusion orchestrée, en tombant du côté du déni, donc de la croyance subie (que tout ira bien); ou de la lutte, donc d’une autre croyance (que la solution est ici, ou là), mais choisie cette fois-ci.

A sentir en nous l’échos de cette dichotomie, quelque chose de gênant se laisse percevoir et entrevoir. Quelque chose de difficile à nommer. De perturbant. Peut être l’intuition que le chemin le plus juste est ailleurs. Ni côté pile, ni côté face, mais sur la tranche de la pièce, poussé par un nouveau paradigme difficile à entendre par les être fragiles et avides de certitudes que nous sommes; mais peut être plus proche du réel que nos théories ne le seront jamais.

Ce paradigme : “Et si tout ce bordel était normal ?”. Ni bien, ni mal, ni moral, ni souhaité ou souhaitable. Juste normal, tragiquement normal. Physiquement, socialement, biologiquement et ontologiquement normal.

Normal car cela advient. Car les causes qui fondent cette advenue, ne sont finalement que l’expression de mécanismes de la psyché et du réel qui nous transcendent, et dont notre limitation ne peut percevoir la complexité, quand bien même nous le souhaiterions ardemment.

Posons cela comme seuil d’exploration, comme grille de lecture des événements. Si ce “bordel” mondial est normal, au sens de “naturel”, ce n’est donc pas un problème. C'est un fait. Le problème serait de croire que nous faisons fausse route, que nous enfantons un destin funeste qui pourrait être évité. Évite t-on la vieillesse ? Évite t-on la maladie, la souffrance, la mort ? Et nous emportons-nous contre cela ? Non ! La matière dense de la vie, c’est le “tragique”. Si lutte il doit y avoir, c’est la lutte pour VIVRE au milieu de cette matière dont nos quotidiens, à toutes les échelles, sont tissés; pas la plainte d’y être confrontés, ni le désir d’y échapper. La différence est de taille.

Et si tout ce bordel était normal !?

La lutte pour vivre est une lutte de chaque souffle, nourrie de beauté, d’amour, d’instants émerveillés. Le terrain de la lutte à vivre, c’est saisir l’infini contenu dans l’instant présent. Là se reconnaissent les vivants. La lutte "juste" pour ne pas mourir est, quant à elle, un suicide par anticipation, une folie, l’expression du refus impossible de notre intime nature, de notre hubris, de notre ignorance, de notre peur infondée. Cette lutte désajustée oriente en pure perte notre être vers un futur inchangeable, et pour cela, y sacrifie le présent. Aussi ne devrions-nous pas avoir peur de mourir. Nous devrions avoir peur de ne pas vivre.

C’est à ce point précis que jaillit l’ouverture. Au moment où nous réorientons notre peur sur le seul projet qu’il faut craindre de manquer : la vie. Par tous les temps. Sentir ce flot couler en nous. Le percevoir dans la dynamique des nuages, les chants d’oiseaux à la sortie de l‘hiver, la lenteur. Vivre à côté de ce monde qui s’effondre. Et jouir d’être aujourd'hui, sans craindre la fin. Car tout se termine : les vies, les pensées, les sociétés. C’est notre unique certitude. Mais nous sommes là dans cet entre-deux. Entre cet avant-nous et cet après-nous. Nous sommes là, pour choisir comment habiter nos instants. Pas pour les juger, pas pour les conformer à nos désirs. Pour trouver le moyen subtil de les honorer. D’y être présent. Relié. Sans que le factice nous engloutisse.

Notre civilisation occidentale meurt.

Ces racines extractivistes et énergivores, ont libéré son hubris et programmé sa fin. Nous y avons pris notre part, joué notre rôle, et elle nous offre au moment de son déclin la possibilité de percevoir au sein de son horreur, notre fondamentale erreur. L’erreur que nous devions peut-être faire, comprendre, réaliser, et sur laquelle il nous faut maintenant nous appuyer pour collectivement refonder une autre dynamique, dans un autre cadre, avec d’autres paradigmes, et un autre destin.

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Toute naissance est un arrachement à l’être antérieur, un combat pour un nouvel être en soi, un rejet, une colère, puis un pardon et un renouveau. Nous sommes exactement là, à ce point de notre (re)naissance collective. Dans les cris, la douleur, sans césarienne avec un bébé qui se présente par le siège ! Cet arrachement à l'ancien monde nous offre la possibilité de trouver une troisième voie, ou de retomber dans les "connus", ou "contre-connus" toxiques, mais si familiers, si inconsciemment réconfortants. Faire comme (ce qu'on a toujours fait) ou faire contre, c'est se perdre. Il faut explorer objectivement le "comme", et le "contre", pour conclure à la stérilité de ces voies, et céder à la créativité salutaire d'un "autrement".

L'expérience d'être est irremplaçable, qu'elle se produise au niveau d'un individu ou d'une civilisation. Etre pour comprendre, comprendre pour cesser, cesser pour inventer un "tout autre chose". La sobriété incarnée se nourrit de l'expérience de l’ivresse morbide, quand cette dernière ne nous annihile pas. L'errance et la perdition, sont des solutions possibles de cette équation. Les solutions les plus faciles à trouver. Les solutions qui nous sautent aux yeux. Mais il y en a d'autres, moins "réelles", plus "complexes" (au sens quasi mathématique). C'est celles-là que nous devons chercher. Ces solutions qui ne visent pas à (re)coder le réel en un "même (+)" ou un "opposé(-)", mais qui en étendent la trame et en modifient la perception, en y désignant de nouvelles dimensions à explorer (i). Des dimensions invisibilisées, évacuées par des décennies de scientisme et de réductionnisme économique. Des dimensions de l'"essence", du "tout autre", de la "reliance", du "sensible", de la "beauté", de l'"étrange", d'un ici et maintenant réhabilité. Des dimensions de l'"ailleurs" comme dirait Aurélien Barrau . L'avenir de notre futur est à rechercher dans les zones "abandonnées" du présent, et dans les ressorts insoupçonnés de l'instant". Nous sommes collectivement au bout des logiques d'avoir. Mais à l'aube peut être de nouveaux modes d'être.

Le stade 5 de Chefurka, est cet instant précis vécu dans le vide de notre questionnement intime où ni le côté pile, ni le côté face de la pièce n’offrent de réconfort, et où il faut tenter l'exercice subtil, créatif et salutaire de faire tenir la pièce sur sa tranche.

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