Eugène HUZAR
L'ARBRE DE LA SCIENCE
Toutes les civilisations dont nous parle l’histoire sont tombées par des invasions, des guerres, des commotions politiques ou religieuses ; nous verrons au contraire celle-là tomber en pleine harmonie, non plus sous la conquête ou sous les invasions, mais sous le propre poids de sa puissance et de sa force, sous l’exaltation d’une science immense que l’humanité n’a pas encore atteinte aujourd’hui et dont elle ne peut encore, à l’heure qu’il est, concevoir ni mesurer toute la grandeur et toute la portée.
Nous ne savons donc rien prévoir des faits physiques qui sont en dehors de notre volonté. Bien plus, Lire la suiteMasquer notre activité et notre science, savons-nous prévoir leurs conséquences un jour ? Je vais vous démontrer d’une manière péremptoire que non ; et si nous ne pouvons pas prévoir les
conséquences funestes qu’ils peuvent avoir un jour, comment pourrions-nous prévoir et éviter les cataclysmes qui en peuvent être le résultat.
Lire la suiteMasquer la main humaine, en frappant les forêts, peut amener des révolutions dans l’état atmosphérique, des débordements des fleuves, des inondations, des pluies torrentielles, comme celles qui inondent notre France depuis une cinquantaine d’années, des froids prolongés, de novembre en juin, c’est-à-dire les trois quarts de l’année ; des épidémies résultant des marécages et qui n’existaient pas autrefois, alors que d’immenses forêts couvraient la plus grande partie du globe.
Rien, dit M. Becquerel, n’est plus difficile que de définir un climat, tant sont nombreux les éléments que l’on doit prendre en considération. Lire la suiteMasquer La question est donc des plus complexes.
Si l’Amérique se déboise d’une manière si effrayante chaque année, que dire de l’Europe. Encore quelques années, elle aura atteint la calvitie la plus complète, les forêts auront disparu en grande partie du continent européen. Demandez-vous ce qu’il restera des forêts dans quelques siècles d’ici, dans le monde entier, si le déboisement continue ?
Savons-nous prévoir quelle influence funeste le déboisement peut avoir sur l’économie du règne organique et sur notre santé ?
Nullement, car au lieu de les détruire nous les conserverions religieusement.
Avons-nous oublié que les végétaux sont non seulement nécessaires à l’homme pour sa nourriture, pour son chauffage, pour cuire ses aliments, mais, bien plus que tout cela, pour sa respiration, qui est la première condition de la vie organique. Lire la suiteMasquer
à quel moment la main imprudente de l’homme vient-elle frapper le règne végétal avec le plus de rage, c’est précisément au moment où l’homme en a le plus besoin, où l’air se vicie chaque jour de plus en plus.
M. Péligot nous dit que l’acide carbonique résultant de la houille et des autres combustibles minéraux dont l’extraction, qui présente chaque année une augmentation si rapide, dépasse aujourd’hui 550 millions de quintaux métriques par an pour l’Europe seulement. Or, il a calculé qu’en admettant que ces combustibles contiennent 80 % de carbone en moyenne, leur emploi répand dans l’air 80 milliards de mètres cubes d’acide carbonique par an. Et il ajoute qu’il paraît vraisemblable que la production d’acide carbonique l’emporte sur la quantité dont les végétaux font emploi.
Or, si vous voulez calculer que les forêts de l’Amérique se déboisent, que l’Europe et les pays civilisés se déboisent de plus en plus, et
que la proportion d’acide carbonique ira en centuplant à l’infini, à mesure que l’homme sera plus industrieux et se servira plus de charbon de terre, vous pouvez prédire que dans cent ou deux cents ans le monde, étant sillonné de chemins de fer, de bateaux à vapeur, étant couvert d’usines, de fabriques, dégagera des billions de mètres cubes d’acide carbonique et d’oxyde de carbone, et comme les forêts auront été détruites, ces centaines de billions d’acide carbonique et d’oxyde de carbone pourront bien troubler un peu l’harmonie du monde organique
L’on objectera que la terre est énorme, j’en conviens ; mais le chiffre de déplacement est assez considérable pour entrer en compte dans la balance de l’équilibre. Je crois donc qu’on ne doit pas le négliger.
Tout énorme que nous paraisse la terre, elle n’est point infinie, et le travail humain, lui, est infini avec les siècles.
L’homme finissant par troubler l’harmonie du globe, c’est l’histoire de la goutte d’eau qui finit par percer le rocher ; c’est l’histoire de l’anévrisme qui finit par perforer les os ; il ne faut donc jamais dire qu’est-ce que cela ?
Nous savons ce qui est : tant bien que mal les lois de la nature fonctionnent pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Savons-nous ce qui adviendra quand nous aurons partout substitué notre action à la sienne ?
L’homme, en jouant ainsi avec cette machine si compliquée, la nature, me fait l’effet d’un aveugle qui ne connaîtrait pas la mécanique et qui aurait la prétention de démonter tous les rouages d’une horloge qui marcherait bien, pour la remonter à sa fantaisie et à son caprice.
Mais, me dira-t-on, ce que fait l’homme par rapport à la nature, ne peut-on le comparer à
une simple égratignure faite à l’épiderme d’un homme vigoureux et bien portant ?
Je le veux bien ; mais qui ne sait pas que, selon les occasions, par exemple au pied, une simple égratignure donne la mort. Voyez plutôt ce qui a lieu sous les tropiques.
Je comprendrais, encore une fois, qu’un sauvage de l’Amérique du Sud, qui n’aurait jamais quitté sa forêt, vînt me dire que la terre est infinie, et que l’homme, par conséquent, ne peut la troubler.
Aujourd’hui, avec la science, la proposition est entièrement renversée : c’est l’homme qui est infini, grâce à la science, et c’est la planète qui est finie. L’espace et le temps n’existent plus par la vapeur et l’électricité.
La terre n’est plus pour nous, hommes du dix-neuvième siècle qui pouvons en faire le tour quarante ou cinquante fois dans notre vie, ce
qu’elle pouvait être aux yeux des hommes de l’antiquité, qui n’en avaient jamais mesuré la circonférence. Pour nous, elle est limitée, très limitée, puisque nous pouvons en faire aussi vite le tour qu’un Grec eût pu faire le tour de l’Attique.
L’espace, qui est la mesure des formes, n’étant plus rien pour nous, qu’est devenue la forme ? Rien.
Or, quand on voit une chose aussi limitée que la terre et une puissance aussi illimitée qu’est celle de l’homme armé du levier de la science, l’on peut se demander quelle action peut avoir un jour cette puissance illimitée sur notre pauvre terre si limitée et si bornée aujourd’hui.
Tout mal appelle après lui un remède ; j’ai signalé le mal, c’est-à-dire la catastrophe, naissant un jour de notre raison insuffisante à la recherche de l’absolu. Je vais chercher le remède, c’est-à-dire le moyen de le combattre
et de l’éviter s’il est possible.
Or, il y a deux sortes de moyens :
- Moyens palliatifs
- Moyens curatifs.
Les moyens palliatifs, comme on le sait en médecine, n’ont pas pour but de détruire le mal, mais de le retarder et de l’amoindrir.
Les moyens curatifs ont pour but de déraciner, de détruire entièrement le mal.
Quels sont les moyens palliatifs que je propose ?
Les voici :
L’homme dans l’avenir ne doit pas tenter des expériences capitales, décisives, sans avoir l’assurance qu’elles ne peuvent en rien troubler l’harmonie des lois de la nature ;
Il faudra dans l’avenir créer des écoles
spéciales ayant pour but de déterminer et d’étudier les lois qui constituent l’équilibre du globe ;
Il faudra aussi dans l’avenir créer une édilité planétaire qui réglemente le travail humain, de telle sorte que rien de décisif, de capital, tel que le déboisement d’un continent ou le percement d’un isthme, etc., ne puisse avoir lieu sans l’autorisation de l’édilité planétaire.
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Ainsi, un peuple veut-il déboiser ses forêts, il faudra que l’édilité le lui permette.
Un peuple veut-il percer un isthme, il lui faudra encore la permission de l’édilité ; enfin, chaque fois qu’une nation devra entreprendre une de ces grandes choses qui peuvent troubler l’équilibre de la planète, il faudra qu’elle ait obtenu la permission de l’humanité tout entière, représentée par ses édiles.
Telle devra être la solidarité de l’homme dans l’avenir. Cette édilité planétaire que je vous propose paraîtra, à tous ceux qui me liront, absurde, et pourtant elle est déjà dans nos mœurs. N’avons-nous pas en petit, en France, ce que je demande en grand pour le Globe ?
N’y a-t-il pas un principe inscrit dans nos codes qui donne aux propriétaires le droit d’user, de jouir de la chose, mais non d’en abuser ?
Ainsi, un homme a-t-il le droit de mettre le feu à sa maison ? Non.
Pourquoi ? Parce que toute une ville pourrait être victime de cet abus de sa propriété.
Veiller sur l’harmonie du globe, faire en sorte qu’elle ne soit point troublée, tel serait le but de cette première institution du monde.
à cela l’on m’objectera que c’est briser la liberté individuelle des peuples ; non, c’est seulement empêcher les abus de la liberté de
compromettre l’harmonie générale.
Mais, me dira-t-on, il faut pour cela admettre que tous les peuples soient frères ; que l’unité du genre humain soit établie.
Je réponds : il n’y a que les ignorants, à notre époque, qui puissent croire que les haines entre les nations seront éternelles. Tout homme de bon sens, qui a, en ce moment, les yeux fixés sur les faits qui se passent autour de lui, doit être bien pénétré de cette vérité que, d’ici à quelques siècles, l’unité du genre humain sera constituée, les barrières qui séparent les nations seront tombées par les chemins de fer ; les fils électriques, suspendus comme des lyres dans l’espace, seront les cordes d’harmonie du monde de l’avenir.
Je ne viens pas dire qu’aujourd’hui, l’édilité planétaire puisse être constituée ; car personne, à l’heure qu’il est, n’en peut comprendre l’utilité. Mais je dis que, dans
quelques siècles d’ici, l’on sentira la nécessité de cette grande institution. Les catastrophes causées sur quelques points du globe par la science industrielle livrée à toute l’exagération d’une liberté sans frein, à une individualité égoïste et fatale, en feront comprendre toute la nécessité.
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Sachez-le, la science sera un jour la reine du monde, tout disparaîtra devant elle. Sa responsabilité deviendra donc colossale : elle aura charge d’âmes du monde entier ; ce sera le plus grand pontificat qui ait jamais existé sur la terre. Il faut donc que cette royauté de l’esprit soit constituée, de telle sorte que rien d’important ne puisse se faire dans le monde sans qu’elle en soit avertie.
Dès lors, le travail humain ne sera plus livré à l’emportement d’une liberté sans frein, il ne sera plus livré au hasard de rompre l’harmonie du globe, et de marcher à pieds joints sur les lois éternelles de la nature.
Tels sont les moyens palliatifs que je propose.
Conclusion
Tous les moyens palliatifs que je vous ai proposés jusqu’ici ne seront que palliatifs, c’est-à-dire insuffisants pour éviter la catastrophe définitive. Quelle que soit la science que nous accordions à cette édilité savante, elle sera toujours néanmoins dans l’impossibilité de prévoir tous les écueils qui se trouveront sur la route Lire la suiteMasquer
Je n’ai fait dans ce livre la guerre ni à la science, ni au progrès ; mais je suis l’ennemi implacable d’une science ignorante, impresciente, d’un progrès qui marche à l’aveugle, sans critérium, ni boussole, au hasard de retourner les lois de la nature contre leur but. Je crains que l’homme, qui se sert aujourd’hui d’une science purement
expérimentale, non sans quelque danger, n’en soit un jour victime, quand, plus tard, il jouera avec les forces incalculables de la nature.
Je crois que, dans la recherche de la vérité, il sera un jour prudent de ne pas marcher à tâtons, comme nous marchons aujourd’hui. Je crois, enfin, que le vaisseau de la civilisation, lancé à toute vapeur sur la mer infinie du progrès, doit, s’il veut échapper aux écueils de la fatalité et ne pas sombrer corps et biens en route, s’armer de la boussole de l’intuition.
Pour que la lumière de la science ne soit point une torche incendiaire entre nos mains ; il faut qu’elle soit intuitive au lieu d’être purement expérimentale, comme elle l’est aujourd’hui. Voilà toute la pensée de ce livre ».